Coup de cœur : Compagnie des Indes, Barbados 16 ans (environ 90€)

Barbados

    Nul, s’il prétend apprécier le vin et les bonnes choses, ne devrait refuser par snobisme déplacé de s’intéresser également aux grands alcools. Aussi mes étagères sont-elles généreusement garnies de whiskies, d’armagnacs, de chartreuses... et bientôt de rhums. Car s’il faut bien avouer que j’ai longtemps ignoré, en dehors des mojitos et des babas, toutes les subtilités de cette boisson, ma rencontre avec Florent Beuchet a changé ma perspective en m’ouvrant les portes d’un univers de saveurs délectables. Florent lui-même est sorti du vin pour tomber dans les liqueurs ; véritable passionné, il pourrait parler des heures de sa gamme d’alcools, de leur histoire, de leur élaboration, du terroir... Établi à Pontarlier, d’où provient d’ailleurs son absinthe lauréate au Concours Général Agricole, il a lancé voici seulement quelques années la marque « Compagnie des Indes », dont le nom renvoie à un imaginaire exotique vintage que rappellent aussi les jolies étiquettes des bouteilles. La marque ne produit que des rhums traditionnels, à base de mélasse – par opposition aux rhums agricoles à base de jus de canne à sucre. Ces rhums, également appelés de manière moins valorisante rhums industriels, sont réputés moins aromatiques que les rhums agricoles ; et pourtant, il suffit de mettre le nez dans la gamme de la « Compagnie des Indes » pour se convaincre que, loin des alcools suaves au goût uniforme que l’on met dans les cocktails, on peut tirer de la canne à sucre une palette de parfums d’une incroyable complexité.

    La particularité de la marque est de produire entre autres du rhum single cask, c’est-à-dire dont toutes les bouteilles proviennent d’un seul et même fût sélectionné, garantissant ainsi une qualité exceptionnelle, une saveur unique et l’expression originale d’un terroir et d’un mode d’élevage. Le désavantage, c’est le nombre évidemment limité des précieux flacons : une fois qu’un bon fût est épuisé, inutile d’attendre un réassort ! C’est pourquoi Florent, qui voyage beaucoup, va régulièrement procéder en personne à la sélection des nouveaux rhums. Ceux-ci sont élevés d’abord sur place, dans un climat tropical dont la chaleur humide favorise l’imprégnation rapide de l’alcool par les arômes du bois, puis en Europe, en climat tempéré. Ils comportent une dose de sucre ajouté toujours largement inférieure à celle des grandes marques, voire nulle pour les single cask. J’ai eu la chance de déguster les nouveaux trésors de la « Compagnie des Indes », pour la plupart en avant-première, et voici ma sélection personnelle.

    Le Latino 5 ans d’âge est un assemblage particulièrement réussi de liqueurs du Guatemala (60%), de la Trinité (20%), de la Barbade (15%) et de la Guyane anglaise (5%). Son nez charmeur présente des notes de vanille, de cacao, de tabac, mêlées d’une touche plus beurrée. La bouche est à la fois ronde et légèrement tendue, avec une pointe d’amertume, développant des arômes d’épices et de gomme. Le rapport qualité-prix est très intéressant.

    Néanmoins, les deux rhums que je recommande le plus – sans surprise – sont des single cask. Le premier est d’Indonésie, 10 ans d’âge, barrel proof (c’est-à-dire non réduit à l’eau à l’embouteillage : attention, c’est fort !). Il s’agit d’un batavia arrack, le rhum typique d’Indonésie dont la fermentation se fait aux levures de riz rouge. Au nez, la classique vanille côtoie des notes résineuses, de gomme, mais aussi de safran, de zestes d’agrumes ; des notes d’iode, de terre et de foin apportent une élégance très éloignée des nuances sucrées qu’on a l’habitude de percevoir sur du rhum. En bouche, le côté végétal semble dominer, conférant à l’ensemble une grande fraîcheur.
    À l’opposé de celui-ci, le single cask qui sera le plus plébiscité est le Barbados 16 ans d’âge. Dès qu’on le respire, on est submergé par les senteurs d’ananas mûr, de yuzu, voire de kiwi, de noix de coco, d’amande, avec une pointe de cannelle. La bouche surprend par un côté moins fruité, avec beaucoup de boisé et de la noix. Une vraie merveille – pas donnée, mais qui en vaut vraiment le coût... Si tous les chemins menaient au rhum, je prendrais quand même le sentier de la Barbade !